Le fardeau mental du syndrome des jambes sans repos

Le fardeau mental du syndrome des jambes sans repos
Inserm
Date de publication :
18 février 2022
Ceux qui souffrent du syndrome des jambes sans repos éprouvent des sensations si désagréables dans les jambes qu’ils sont obligés de les bouger régulièrement pour se soulager. Comme ces manifestations surviennent surtout le soir, la maladie impacte leur sommeil et leur santé mentale. Une équipe montpelliéraine vient de quantifier l’importance des symptômes dépressifs et des pensées suicidaires associés au syndrome, mais aussi de montrer qu’une prise en charge adaptée permet d’améliorer la santé mentale des patients.

Le syndrome des jambes sans repos (SJSR) se manifeste par des « impatiences », des sensations désagréables dans les membres inférieurs (mais aussi parfois dans les bras), principalement ressenties le soir au repos. Semblables à des piqûres, des brûlures ou des fourmillements, ces manifestations s’améliorent au mouvement, obligeant le patient à bouger régulièrement ses jambes pour les soulager. Cela constitue une cause majeure de troubles du sommeil, avec des réveils fréquents, une insomnie, une incapacité à se rendormir… Le SJSR apparaît à l’âge adulte, concerne surtout les femmes et s’aggrave avec le temps. On estime que 2 à 3 % de la population seraient touchés de façon chronique, et 6 à 7 % de façon plus occasionnelle. Les conséquences de ce syndrome sensitivomoteur peuvent être lourdes, comme l’explique Yves Dauvilliers* : « Certaines enquêtes et études cliniques suggèrent que les personnes atteintes du SJSR ont un surrisque de présenter des symptômes dépressifs ou d’avoir des idées suicidaires, notamment celles qui souffrent d’insomnie. Cependant, aucun des travaux conduits jusqu’à présent ne permet d’établir précisément la fréquence de ces plaintes, ni la façon dont le traitement permet de les résoudre. » Avec l’équipe du Centre national de référence narcolepsie hypersomnie, le neurologue a donc décidé de mener une large étude sur le sujet.
 

Le traitement améliore les symptômes dépressifs, pas les idées suicidaires

Les chercheurs ont recruté 529 patients atteints du SJSR, non traités. Chacun d’entre eux a été apparié à une personne non atteinte de même âge, sexe et niveau d’études, afin d’éliminer tous les biais d’interprétation liés à ces paramètres. Les deux groupes ont rempli des questionnaires permettant d’évaluer l’existence de symptômes dépressifs et d’idées suicidaires. Tous les participants ont également été reçus par une neuropsychologue pour confirmer les résultats de ces tests. Parmi les personnes atteintes du SJSR, 79 % souffraient d’insomnie, 32,5 % présentaient des symptômes dépressifs et 28 % des idées suicidaires, contre respectivement 8,3 %, 5,5 % et 9,5 % dans le groupe des témoins non atteints.

Les chercheurs ont conduit une réévaluation de ces symptômes chez les patients, un an après la mise en route d’un traitement personnalisé de leur SJSR. Les troubles du sommeil ainsi que les symptômes dépressifs avaient nettement régressé. « Ce résultat est important car il prouve que la prise en charge adaptée du SJSR permet de réduire les symptômes sensorimoteurs, mais aussi ceux liés à la santé mentale », insiste Yves Dauvilliers.

Malheureusement, la fréquence des idées suicidaires est quant à elle restée quasiment inchangée. « Attention, on parle bien d’idées et non de comportements suicidaires. En pratique, notre expérience clinique et la littérature montrent que le passage à l’acte reste rare, et certainement multifactoriel. Cependant, il faut sensibiliser les médecins sur ce risque afin qu’ils soient vigilants sur la santé psychique de leurs patients atteints du SJSR. »

Ces travaux ont aussi permis d’identifier plusieurs facteurs qui favorisent le risque suicidaire : il semble accru chez les femmes, les jeunes, ceux souffrant d’insomnie, mais aussi ceux qui ont tendance à exprimer de fortes réactions dans des contextes émotionnels intenses. « C’est une notion en lien avec l’impulsivité, le manque de persévérance ou de préméditation avant de passer à l’action. Ce qui est intéressant, c’est que ces comportements sont en lien direct avec l’action de la dopamine, un neuromédiateur clé dans le mécanisme de la maladie », précise le chercheur (voir encadré).
In fine, ce travail confirme que les conséquences du SJSR sur la santé mentale peuvent être lourdes. Mais ce ne sont pas les seules complications liées à ce syndrome. Des troubles cardiovasculaires peuvent par exemple apparaître à long terme, parce que la baisse de la pression artérielle que l’on constate normalement durant le sommeil n’a pas lieu chez ceux dont les jambes bougent sans arrêt, le jour et la nuit. « Les patients expriment aussi souvent des plaintes cognitives, reprend Yves Dauvilliers. Nous conduisons actuellement une étude pour quantifier la fatigue, la somnolence et les troubles de la vigilance et de la cognition dans le SJSR. Nous évaluerons là aussi leur réversibilité après une prise en charge personnalisée. »
 

Une maladie méconnue et encore mal cernée

De nombreuses personnes touchées par le SJSR n’ont jamais entendu parler de cette maladie et ne savent pas décrire ce qu’elles ressentent. C’est alors l’interrogatoire du médecin, s’il est sensibilisé au sujet, qui pourra conduire à poser un nom sur les manifestations pénibles de ce syndrome. Une meilleure information sur le SJSR est donc indispensable pour faciliter son identification et réduire l’errance diagnostique des patients.

Par ailleurs, la maladie est encore mal comprise sur le plan physiopathologique. Deux principales hypothèses sont toutefois avancées aujourd’hui : celle d’une carence en fer et celle d’un dysfonctionnement dopaminergique. Elles pourraient même coexister. « Plusieurs études ont décrit que les personnes qui présentent des troubles du métabolisme du fer ou une anémie ont plus souvent un diagnostic de SJSR que le reste de la population générale. Mais le bilan sanguin de patients diagnostiqués montre une carence en fer dans seulement 20 % des cas. Pourtant, il apparaît que cette carence existe quasi systématiquement au niveau cérébral. Les troubles de la régulation du fer associés au SJSR se situent donc plus probablement dans le cerveau », explique Yves Dauvilliers. Pour mieux comprendre la façon dont cette régulation survient, ou est entretenue, le chercheur et son équipe se penchent actuellement sur le rôle du microbiote intestinal.
La seconde hypothèse, celle du dysfonctionnement dopaminergique, a été évoquée après avoir constaté que de faibles doses d’agonistes dopaminergiques améliorent les symptômes de la maladie. Ce dysfonctionnement résulterait d’une baisse du nombre de certains récepteurs à la dopamine (notamment des récepteurs D3) au niveau des synapses utilisées par nos neurones pour communiquer entre eux.

« On ignore aussi l’origine précise de cette maladie, même si on soupçonne une origine multifactorielle, qui impliquerait à la fois des facteurs environnementaux et génétiques » poursuit le chercheur. Selon les études, 40 à 60 % des patients atteints du SJSR auraient des antécédents familiaux. Deux gènes impliqués, MEIS1 et BTBD9, ont d’ores et déjà été identifiés. « Ils joueraient un rôle à la fois dans la physiopathologie de la maladie et dans le risque d’insomnie. Les voies cellulaires qu’ils contrôlent font aujourd’hui l’objet de travaux qui doivent nous permettre de mieux comprendre la physiopathologie du syndrome, mais aussi d’identifier de nouvelles cibles thérapeutiques. »
 
Note :
*unité 1298 Inserm/Université de Montpellier, équipe Sommeil, Institut des neurosciences de Montpellier (INM)
 
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